Le plus difficile n’est pas de savoir qu’il faut écrire un projet de vie. C’est la page blanche. On ne sait pas par où commencer, ce qu’il faut mettre, ni combien de temps y passer — alors on écrit trois lignes polies dans l’encadré prévu du formulaire de la maison départementale des personnes handicapées — la MDPH —, et l’on passe à la suite. Cette page est un atelier d’écriture : un plan, une méthode, et des exemples de reformulation.
En bref
- Trois libertés méconnues : papier libre, plusieurs pages, et l’aide d’un tiers pour écrire.
- Un plan en six rubriques suffit à couvrir ce que la commission cherche.
- La méthode la plus efficace est la journée type, parce qu’elle produit des faits datés plutôt que des adjectifs.
- Une difficulté ne se déclare pas, elle se décrit : la réécriture avant-après change tout.
- Après le dépôt, quinze jours permettent encore de corriger ce qui a été mal compris.
Trois libertés à connaître avant d’écrire
Elles lèvent la plupart des blocages, et elles sont rarement utilisées.
La première : rien n’oblige à tenir dans l’encadré du formulaire. Le projet de vie peut être rédigé sur papier libre, sur plusieurs pages, et annexé au dossier. L’encadré est une invitation, pas une limite.
La deuxième : rien n’oblige à l’écrire seul. Un proche, un aidant ou un professionnel peut aider à la rédaction, ou écrire sous la dictée. Ce qui compte est la fidélité à la situation, pas le style.
La troisième : ce texte n’est pas une formalité parmi d’autres. Les besoins de compensation sont inscrits dans un plan « élaboré en considération des besoins et des aspirations de la personne handicapée tels qu’ils sont exprimés dans son projet de vie » (article L. 114-1-1 du Code de l’action sociale et des familles). C’est également sur cette base que l’équipe pluridisciplinaire évalue les besoins (article L. 146-8 du même code). Le laisser vide, c’est retirer à l’évaluation son point de départ.
Sur les raisons pour lesquelles ce texte pèse autant dans la décision, et sur ce qui fait échouer un dossier pourtant sincère, voyez notre article sur le dossier refusé et ce que le projet de vie n’a pas dit.
Un plan type en six rubriques
Rien n’impose ce plan. Il a l’avantage de couvrir ce que la commission cherche, dans un ordre qu’elle peut suivre. Mieux vaut traiter trois rubriques sérieusement que les six en survol.
1. Qui vous êtes, en quelques lignes
L’âge, la situation familiale, le logement, la situation professionnelle ou scolaire. Sans développement : il s’agit de planter le décor, pas de raconter une vie. Trois à cinq lignes suffisent.
2. Ce qui a changé, et depuis quand
La date ou la période à partir de laquelle les difficultés sont apparues ou se sont aggravées, et ce qui a changé concrètement depuis. C’est ce qui permet d’apprécier le caractère durable de la situation.
3. Les gestes du quotidien
Se lever, se laver, s’habiller, préparer les repas, manger, faire les courses, entretenir son logement, se déplacer à l’intérieur comme à l’extérieur. Pour chacun : ce qui ne se fait plus seul, ce qui se fait encore mais différemment, ce qui a été abandonné, et ce que cela coûte en temps.
4. L’aide humaine
Qui intervient, pour quels gestes, combien de temps, à quelle fréquence, depuis quand. Et la question qui manque presque toujours : ce qui se passerait si cette personne n’était plus là. Si l’aide est assurée par un proche, dites-le — une aide familiale n’est pas moins réelle qu’une aide professionnelle.
5. Le travail, les études ou la scolarité
Le poste ou la classe, les aménagements en place, ceux qui ont été demandés et refusés, les arrêts, les reprises, les échecs et ce qui les a provoqués. Pour un enfant : les temps scolaires, les prises en charge, ce qui se passe en classe et ce qui se passe après.
6. Ce dont vous auriez besoin
Avec vos mots, sans chercher le vocabulaire administratif et sans vous censurer. Cette rubrique ne remplace pas les cases du formulaire : il faut par ailleurs cocher expressément chaque droit demandé, faute de quoi il ne sera pas examiné.
La méthode de la journée type
C’est la façon la plus simple d’éviter la page blanche, et la plus efficace pour la commission.
Racontez une journée ordinaire, du réveil au coucher, à la première personne et au présent. Puis ajoutez ce qui change les mauvais jours, et à quelle fréquence ils reviennent. Une semaine type fonctionne aussi bien lorsque la situation varie beaucoup d’un jour à l’autre.
L’intérêt est mécanique : un récit chronologique produit des faits datés, des durées et des gestes précis, là où une description générale produit des adjectifs. Et il fait apparaître ce que l’on ne pense jamais à signaler — le temps passé, les renoncements, les pauses, l’organisation que la situation impose à l’entourage.
Un avertissement à répéter : décrivez les mauvais jours autant que les bons. Une personne qui raconte sa meilleure journée sera évaluée sur celle-là.
Écrire une difficulté : avant et après
La différence entre un projet de vie qui pèse et un projet de vie qui ne pèse pas tient rarement au fond. Elle tient à la formulation. Quatre exemples.
- « Je suis très fatigué » devient : « à partir de la fin de matinée, je dois m’allonger une heure ou deux. Les jours où je ne peux pas, je n’arrive plus à préparer le repas du soir et je saute le repas. Cela se produit quatre à cinq jours par semaine. » ;
- « J’ai des difficultés pour me déplacer » devient : « je peux marcher environ cent mètres avant de devoir m’arrêter. Je ne fais plus mes courses seul depuis deux ans. Pour les rendez-vous médicaux, ma sœur me conduit et m’accompagne jusqu’à la salle d’attente. » ;
- « J’ai des troubles de la concentration » devient : « je ne tiens pas plus de vingt minutes sur une tâche. Je dois relire trois ou quatre fois un courrier administratif avant de le comprendre, et je fais des erreurs que je ne vois pas. Au travail, cela m’a valu deux avertissements avant mon arrêt. » ;
- « Mon fils est en difficulté à l’école » devient : « il écrit environ trois lignes quand ses camarades en écrivent dix, et il abandonne quand la consigne comporte plusieurs étapes. Il bénéficie d’un tiers-temps depuis janvier, mais il ne termine toujours pas les évaluations. »
Le principe est toujours le même : remplacer l’adjectif par le fait, et le fait par sa conséquence. Quantifiez chaque fois que vous le pouvez — une durée, une distance, un nombre de fois par semaine.
Quatre questions avant de valider une phrase
- une personne qui ne me connaît pas peut-elle comprendre cette difficulté sans la deviner ?
- est-elle mesurable, datée, ou illustrée par un exemple ?
- apparaît-elle ailleurs dans le dossier, ou est-elle appuyée par une pièce ?
- justifie-t-elle clairement le droit que je demande ?
Si la réponse est non, le passage est à retravailler. Et il faut résister à la tentation inverse : des dizaines de pages de pièces jointes ne compensent jamais l’absence de démonstration.
Les formulations qui vous desservent
Certaines phrases reviennent dans presque tous les dossiers et affaiblissent celui qui les écrit.
La minimisation d’abord, qui est le réflexe le plus fréquent : « je me débrouille », « ça va à peu près », « j’arrive à faire avec », « le traitement m’aide quand même ». Ces phrases sont humaines ; administrativement, elles se retournent contre vous, parce qu’elles sont lues au premier degré. Décrire ses difficultés n’est pas exagérer : c’est traduire une réalité factuelle dans le langage d’une décision.
Le récit ensuite. Un projet de vie écrit comme une confidence, avec beaucoup d’affect, ou tourné vers la dénonciation du fonctionnement de l’institution, ne donne pas à la commission ce dont elle a besoin. Elle dispose de peu de temps par dossier et cherche des faits.
La liste de revendications enfin. Énumérer des aides sans décrire la situation demande à la commission de faire le chemin en sens inverse. Les besoins se déduisent de la description.
Le modèle recopié, pour finir. Les textes qui circulent se reconnaissent immédiatement, décrivent la situation de quelqu’un d’autre, et privent le dossier de sa seule voix singulière. Un modèle peut servir de liste de sujets à aborder — c’est d’ailleurs l’objet du plan proposé plus haut — jamais de texte à reprendre.
Après le dépôt, quinze jours pour corriger
Le projet de vie n’est pas votre seule prise de parole, et ce second droit est rarement exercé.
Avant que la commission ne statue, l’équipe pluridisciplinaire élabore un plan personnalisé de compensation. Ce plan vous est transmis, et vous disposez de quinze jours pour formuler des observations, portées à la connaissance de la commission (article R. 146-29 du Code de l’action sociale et des familles).
L’occasion est réelle : ce plan montre comment votre situation a été comprise, donc ce qui a été mal compris. Quinze jours suffisent pour reprendre un point précis, corriger une limitation sous-évaluée, ou verser une pièce qui manquait. Il est par ailleurs prévu que l’équipe entende la personne, soit de sa propre initiative, soit à sa demande, et qu’elle puisse se faire assister.
Questions fréquentes
Comment commencer un projet de vie quand on ne sait pas quoi écrire ?
Par une journée type, racontée du réveil au coucher, au présent et à la première personne. Puis en ajoutant ce qui change les mauvais jours et leur fréquence. Le plan en six rubriques proposé plus haut permet ensuite de vérifier qu’aucun aspect n’a été oublié.
Quelle longueur doit faire un projet de vie ?
Il n’y a pas de règle. Deux à quatre pages permettent généralement de traiter les rubriques essentielles sans perdre le lecteur. Rien n’oblige à tenir dans l’encadré du formulaire.
Puis-je l’écrire sur papier libre ?
Oui, et c’est conseillé dès que l’encadré devient trop petit. Le texte est alors annexé au dossier.
Quelqu’un peut-il l’écrire à ma place ?
Oui. Un proche, un aidant ou un professionnel peut rédiger avec vous ou sous votre dictée.
Faut-il énumérer les aides que je demande ?
Les droits demandés se cochent dans le formulaire, et il faut le faire expressément. Le projet de vie sert à décrire la situation dont ces besoins découlent, pas à dresser une liste.
Faut-il parler des mauvais jours ?
Oui, et en indiquant leur fréquence et leur durée. Un texte qui ne décrit que les bons jours conduit à une évaluation fondée sur ceux-là.
Peut-on encore corriger après avoir déposé ?
Oui. Le plan personnalisé de compensation vous est transmis avant la décision, et vous avez quinze jours pour faire des observations. Vous pouvez aussi demander à être entendu par l’équipe pluridisciplinaire.
Le projet de vie est-il obligatoire ?
Ce n’est pas une condition de recevabilité, mais la loi en fait le point de départ du plan de compensation. S’en dispenser prive l’évaluation de tout ce que les pièces médicales ne disent pas.
Cet article présente des règles générales à la date de sa mise à jour. Il ne remplace pas l’analyse de votre situation par un avocat. Les exemples de rédaction sont donnés à titre d’illustration et doivent être adaptés à chaque situation.
Sources
- Article L. 114-1-1 du Code de l’action sociale et des familles (plan de compensation élaboré au regard du projet de vie)
- Article L. 146-8 du Code de l’action sociale et des familles (évaluation des besoins sur la base du projet de vie)
- Article R. 146-29 du Code de l’action sociale et des familles (plan personnalisé de compensation, quinze jours d’observations)



